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| Retour | REFUGE DE BELLEVAUX : LES NEUF KOSOVARS QUITTENT LES LIEUX Vincent Bourquin in 24Heures du 28 août 2001 "J'ai retrouvé mon sourire" Après 127 jours, les occupants du temple protestant sont sortis avec l'assurance de ne pas être renvoyés chez eux. Finalement, les deux célibataires ont aussi reçu des garanties, même si leur cas est encore loin d'être réglé. Les bouchons de champagne sautaient hier vers 11h30 devant le temple protestant de Bellevaux. Les larmes de joie coulaient. Les adresses s'échangeaient déjà entre les Kosovars et tous ceux qui les ont soutenus durant plus de quatre mois. Bellevaux, c'est fini! La sortie des deux familles était annoncé, mais pour les deux célibataires, c'était l'inconnue. Ils n'avaient reçu aucune assurance de la part des autorités. Emrush Hakaj et Xhevdet Mavraj s'apprêtaient donc à demeurer dans l'église. Peu avant 11 heures, Agim Ibraj se tenait un peu à l'écart et refusait de considérer la sortie de sa famille comme "un grand jour". "C'est très dur pour les deux qui doivent rester", confiait-il, le visage triste. Et soudain, coup de théâtre. Des garanties suffisantes venaient d'être données par le vice-chancelier Pierre-Alain Uberti. Ils pouvaient retourner chez eux et même retrouver leur travail. Les deux hommes n'ont, contrairement aux familles, pas reçu d'autorisation de séjour, mais un papier du Service cantonal de la population indiquant simplement: "En cas de contrôle de la personne susmentionnée, la police est priée de prendre contact avec le Service cantonal de la population." Quel est le véritable statut de ce document? Claude Ruey ne sait pas. "Nous allons faire des efforts et revoir ces deux cas. Mais une solution dépendra aussi du débat sur les sans-papiers devant les Chambres fédérales", affirme le chef du Département des institutions et des relations extérieures. Sentiment de grand gâchis Emrush Hakaj était très heureux. "J'avais perdu mon sourire, je l'ai retrouvé." Il espère bien sûr obtenir prochainement un permis. "Maintenant, une petite fenêtre est ouverte." De quoi a-t-il envie après quatre mois dans le refuge? "Je veux aller respirer l'air frais des montagnes." "Je me réjouis énormément d'ouvrir cet après-midi la porte de mon appartement", déclarait Arijeta Buzhala qui, tout comme son époux, Afrim, va retrouver son emploi dès la semaine prochaine. Christophe Tafelmacher, l'un des piliers du collectif, était lui aussi très ému que "cette épreuve terrible se termine". Il avait tout de même le sentiment d'un grand gâchis. "Si le Conseil d'Etat avait accepté de nous recevoir il y a une année, lors du dépôt de notre pétition pour la régularisation des Kosovars du mouvement, on aurait pu éviter tout cela." Aucune velléité d'évacuation forcée Guy Dottrens, le pasteur de la paroisse Bellevaux-Saint-Luc, parlait lui de bonheur et de reconnaissance pour tous ceux qui se sont mobilisés pour cette cause. Le ministre confirmait aussi que tout s'était bien déroulé entre les occupants et les paroissiens. "Contrairement à ce qui s'est passé à Fribourg, il n'y a jamais eu la moindre velléité de faire évacuer les lieux." Quant à Claude Ruey, il se disait content pour les Kosovars qui étaient dans le refuge. "J'ai toujours dit que cette action était disproportionnée, mais je sais qu'ils ont souffert durant cette occupation." Le conseiller d'Etat tient tout de même à rappeler que les régularisations définitives dépendent de Berne. Hier après-midi, l'idée circulait déjà de faire de Bellevaux un lieu symbolique pour la lutte des sans-papiers. "En quatre ans on prend racine" souhaiterait pouvoir continuer ses assemblées dans cet endroit. Car pour le mouvement rien n'est terminé. Il va maintenant encadrer les neuf Kosovars qui sont très marqués psychologiquement. Le collectif rencontrera aussi à plusieurs reprises les autorités afin de trouver une solution durable pour les 157 personnes qu'il défend. COMMENTAIRE par Vincent Bourquin Le refuge des victoires Les occupants de Bellevaux sont partis, mais rien n'est fini. Le sort des deux célibataires reste encore très flou. Quant aux familles Buzhala et Ibraj, leur avenir se trouve maintenant dans les mains de Berne. N'oublions pas non plus que "En quatre ans on prend racine" demande la régularisation de 149 autres Kosovars vivant depuis de nombreuses années dans le canton de Vaud. Malgré toutes ces incertitudes, Bellevaux est le refuge des victoires. Tout d'abord, parce que s'il n'avait pas existé, les neuf Kosovars seraient maintenant dans leur pays d'origine. Il a aussi obligé les autorités cantonales et fédérales à admettre que les lois ne sont pas toujours adéquates et qu'elles doivent parfois être contournées. Et surtout, le refuge de Bellevaux a permis de mettre la question des sans-papiers sur l'agenda politique suisse. Qui aurait pensé il y a quatre mois, que cette problématique serait l'un des thèmes phares de la prochaine session parlementaire fédérale? Mais ces succès ont aussi un goût amer. Un fort sentiment de gâchis. N'était-il pas possible de trouver une solution avant que des êtres humains soient obligés de vivre reclus durant quatre mois? Les gouvernants n'en sortent pas grandis. Le Conseil d'Etat vaudois a longtemps refusé de rencontrer des représentants du mouvement. Sans oublier l'insupportable jeu de ping-pong (est-il vraiment fini?) entre le canton et la Confédération. Les autorités auront peut-être compris qu'elles ne peuvent plus renvoyer inopinément des personnes bien intégrées. Car la société civile se mobilise aussitôt. MERCI BELLEVAUX Didier Estoppey in Le Courrier du 29 août 2001 Une évacuation peut en cacher une autre. Après le pitoyable psychodrame qu'autorités ecclésiastiques et politiques ont infligé, vendredi dernier, aux sans-papiers de Fribourg, contraints de quitter Saint-Paul pour un nouveau lieu, la sortie, hier, des neuf occupants du Refuge de Bellevaux résonne comme une première victoire pour tous les sans-papiers de ce pays. Bien sûr, les garanties obtenues par les neuf Kosovars, au 127e jour de leur détention volontaire dans l'église lausannoise, restent encore très fragiles. Mais preuve est désormais faite que la lutte collective finit par payer. L'autorité a plié face à la détermination héroïque de ces deux familles et de ces deux hommes refusant qu'on leur vole leurs racines, devenues suisses par la force d'un destin non choisi. L'affirmation, répétée à l'envi à Berne aussi bien qu'à Lausanne, selon laquelle des occupations d'église ne peuvent que nuire à la cause des sans-papiers apparaît désormais au grand jour comme un pur mensonge. Mais la brèche ouverte à Bellevaux ne saurait se réduire au compte rendu sportif d'un long bras de fer. L'essentiel réside dans le dialogue noué avec l'opinion publique, puis des autorités qui ont fini par sentir tourner le vent. Le conseiller d'Etat vaudois Claude Ruey vient ainsi de trouver très vite les solutions, même provisoires et bricolées à la hâte, qu'il avait des mois durant déclarées impossibles. Ce ne sont pas encore des papiers, mais des premiers sésames vers la dignité pour des hommes, des femmes et des enfants qui se sentent enfin reconnus dans leur existence. Et qui n'avaient, hier, pas de mots assez forts pour en remercier les autorités. Même après les jours de fête, il faut toutefois savoir garder la tête froide. Le combat né à Bellevaux est loin d'être fini. Au-delà du sort des neuf anciens occupants et des 157 membres du mouvement "En quatre ans on prend racine", il y a celui de tous les sans-papiers. Les déclarations d'hier de la Commission fédérale des étrangers, alignée derrière le Conseil fédéral pour refuser toute amnistie collective, montrent que la lutte sera encore longue. Les principales forces politiques de ce pays continuent à avoir pour préoccupation première de se voiler pudiquement les yeux face à une réalité dérangeante. Le conseiller fédéral Pascal Couchepin a d'ailleurs refusé, lors d'un récent débat télévisé, de s'asseoir à côté de sans-papiers. Priés de vite retourner dans une ombre d'où ils n'auraient jamais dû sortir. Mais la lumière allumée à Bellevaux ne s'éteindra plus. Les neuf personnes qui y ont passé quatre mois ont remercié tous ceux qui les ont soutenus. C'est d'abord aux citoyens de ce pays, toujours plus nombreux, qui aspirent à enfin pouvoir vivre dans un Etat de droit digne de ce nom et cessant d'appliquer aveuglément un fatras de lois iniques, qu'il appartient de dire leur gratitude aux Kosovars de Bellevaux. SANS-PAPIERS: Champagne après 127 jours d'inquiétude! Cédric Jotterand in Le Matin du 29 août 2001 "Je ne sais pas à quoi va ressembler la vie maintenant, mais cette issue positive prouve que notre cause est juste." Il y a quatre mois, Arijeta Buzhala et son mari, Afrim, venaient de recevoir leur plan de vol pour le Kosovo. Désespéré, agissant dans l'urgence, le couple avait trouvé refuge à l'église de Bellevaux, qu'ils ont quittée hier en compagnie de leurs sept compagnons d'infortune. Si les deux familles possédaient déjà une prolongation de séjour jusqu'en janvier lundi après-midi, le canton a confirmé hier aux deux célibataires qu'ils pouvaient aussi sortir du temple en attendant le résultat de nouvelles négociations avec la Confédération. "J'ai découvert la solidarité" Après cent vingt-six jours d'angoisse, de peur et d'incertitude, l'ultime matinée s'est donc achevée au champagne pour ces réfugiés kosovars qui ont hâte de retrouver leur vie d'avant. "Nos employeurs nous ont soutenus durant toute cette période et nos places de travail nous attendent", explique, en larmes, Arijeta Buzhala, femme de chambre dans un hôtel. A côté d'elle, l'un des célibataires, Emrush Hakaj, a aussi le sourire. Quelques heures auparavant, il s'imaginait devoir rester dans les sous-sols de l'église. "Je viens de recevoir l'attestation de l'Etat et mon patron m'a dit que sa porte était ouverte, explique celui qui retrouvera donc son poste au kiosque de la gare à Lausanne. C'était une épreuve difficile à surmonter, mais durant toutes ces semaines j'ai beaucoup appris. J'ai vraiment découvert la solidarité, notamment de la part des Suisses, autant de soutiens qui nous ont permis de tenir." Pas de solution durable Si cette conclusion heureuse est d'abord une victoire pour le mouvement "En quatre ans on prend racine", qui soutient les réfugiés kosovars menacés de renvoi, le collectif n'a cependant pas de garanties pour les autres personnes qu'elle défend. Malgré ce geste d'ouverture de la part du canton de Vaud, le sort des sans-papiers dépend en effet uniquement de la politique menée par la Confédération. "Nous n'avons fait qu'un bout du chemin, confirme Christophe Tafelmacher, porte-parole du mouvement. Cent quarante personnes demeurent sur nos listes, et la lutte continue. Mais ce changement d'attitude après quatre mois d'enfermement nous donne des raisons d'y croire." Arrêtez le match Jacques Poget in Edito 24Heures du 23.8.2001 Ping et pong, le match continue, Ruth Metzler désavoue une nouvelle fois Claude Ruey. Après nous avoir déclaré en juillet ne pas avoir été sollicitée par une délégation du Conseil dEtat vaudois, la conseillère fédérale affirme maintenant que Vaud, au contraire de Fribourg et Genève, na présenté aucune demande de régularisation de ses sans-papiers au titre des cas de rigueur. Faux! réplique M. Ruey. Tout se passe comme si, malgré ses déclarations finalement lénifiantes, le canton navait pas entrepris toutes les démarches bureaucratiques les mieux adaptées pour résoudre le problème. Lépisode justifie hélas la méfiance, à première vue excessive, du mouvement En quatre ans on prend racine, qui veut des garanties écrites avant de lever loccupation de Bellevaux. Entre les bonnes paroles de M. Ruey et les lenteurs de ses services, un abîme. Entre les assertions de Mme Metzler et la réalité des contacts écrits et oraux, un autre abîme. Sans sauter aux conclusions dincompétence et/ou de mauvaise foi, on rappellera que le jeu de ping-pong nest amusant quavec une petite balle blanche, pas avec des êtres humains. Pas avec des travailleurs qui, sils vivent dans lillégalité, nont commis aucun crime. Ceux quon soumet à la torture mentale de lexpulsion annoncée ne sont pas des dealers impunis, mais des gens venus à la recherche dun asile ou dun emploi, qui ont été engagés et ont payé assurances et impôts. Ni la fin de lhypocrisie du travail au noir toléré ni le grand débat national sur lidée - certes imparfaite - dune amnistie générale ne sont pour demain; en attendant, il est indécent de prolonger le suspense. Les autorités cantonales romandes, aux premières lignes, doivent négocier avec Berne une solution intelligente et humaine. Question de dignité. |
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